L’Express — Felice Varini, une question de point de vue

Quelle que soit la complexité des surfaces, ses oeuvres séduisent car elles ont le pouvoir de faire réagir.

Quand Longchamp m’a proposé de venir découvrir à Marseille l’exposition A ciel ouvert dont elle était mécène, j’ai d’abord hésité. On était début juillet, j’étais dans un tunnel de boulot et le décompte avant les vacances avait déjà commencé. Un aller-retour pour le sud à cette période, était-ce bien raisonnable?

C’est la possibilité de rencontrer Felice Varini, l’artiste exposé, qui m’a convaincue. Au départ je ne pensais pas le connaître, jusqu’à ce que mes recherches me mènent à son travail sur les murs de l’espace Fendi à Milan. Pendant des années, j’ai pris des photos de streetstyle devant ses lignes de fuite jaune citron sans savoir qu’elles étaient de lui.

Felice Varini, peintre suisse de 64 ans, est connu pour sa capacité à composer des formes géométriques sur des bâtiments, quelle que soit la complexité des surfaces. Ses oeuvres séduisent car elles ont le pouvoir de faire réagir. Face à elles, le jeu est toujours le même: réussir à trouver le point de vue unique qui permettra à toutes les lignes de se former sans la moindre rupture.

Il avait déjà pris possession de la Villette en 2015, mais j’avais loupé l’événement. Cette fois, j’ai pris comme une chance la possibilité de l’écouter m’expliquer sa démarche. A cela s’ajoutait le fait que l’exposition se tenait sur le toit de la Cité Radieuse de Le Corbusier, transformé par le designer Ora Ito en MAMO, un espace d’exposition contemporaine méticuleusement restauré.

A mon arrivée, Ora Ito est la première personne que je remarque. On m’a pourtant prévenue qu’il est du genre hyperactif. Je n’ai juste pas compris à quel point c’est le cas. Durant la visite presse, il est sur tous mes snaps, se déplaçant avec la rapidité d’un marsupilami d’un bout à l’autre de la terrasse, son chien Ayrton frétillant sur ses talons. Et alors que l’ensemble du groupe passe son temps à essayer de prendre la bonne photo avec le point de vue en criant « Ca y est, je l’ai! », lui explique avec enthousiasme les dessous de la conception de l’expo en slalomant entre les journalistes. « Ça paraît simple comme ça, mais les mecs pour coller les éléments ils étaient en rappel, c’était Cliffhanger! »

Felice Varini, en tee-shirt et pantalon noir comme Ora Ito mais nettement plus corpulent, chevelure léonine et oeil rieur, dégage une chaleur humaine à mille lieux de la prétention souvent affichée par le milieu de l’art contemporain. « Le point de vue n’est pas une finalité, c’est un point de départ », énonce-t-il à une invitée avec son accent chantant de Suisse italien.

L’exposition comporte trois oeuvres. Si vous êtes pressé, la visite peut se faire en moins de 20 minutes. Mais ça serait dommage. On est à Marseille. La magie du lieu n’opère que si l’on accepte de laisser le temps se dilater. Toutes ces formes, ce vide, ce béton, ce vent, ce soleil, il faut un moment pour les percevoir, surtout quand on vient de quitter la grisaille parisienne.

« Initialement, je suis un artiste peintre, me raconte Felice Varini, assis à une table de la terrasse. En 1978, j’ai décidé de quitter l’espace clos de l’atelier pour m’aventurer dans la réalité des volumes, d’un site à l’autre. Ma méthode a alors été d’utiliser le point de vue comme un outil, un moyen d’entrer en relation avec l’architecture. »

Une démarche libératrice qui s’affranchit de la logique: « Mon point de vue premier, c’est mon alphabet. Cet alphabet me permet de construire des phrases. Mon oeuvre est faite d’éclats qui apparaissent de manière impromptue. Ici par exemple, regardez -il me montre des fragments qui, bien que disparates, s’agencent avec harmonie dans l’espace-, vous êtes confrontée à un tableau. Il y a les fenêtres, la transparence et les fragments du triangle tout au fond. C’est quelque chose qui va au delà de mes désirs. Mon travail est une suite de formes et de surprises qui prennent leur autonomie vis à vis de mon idée première. »

Ora Ito déboule. « C’est terrible, j’ai envie d’instagramer une image toutes les secondes. » Il a eu beau suivre le projet d’un bout à l’autre, le fameux effet de surprise joue à plein, Felice Varini et son équipe venant tout juste de terminer la mise en place.  A-t-il été surpris du résultat? « J’ai effectivement découvert en venant ici la complexité du travail de Felice. Finalement l’oeuvre la plus belle pour moi, ça n’est pas le fameux point, c’est la déconstruction de l’oeuvre, sa partie non maîtrisée, qui le dépasse lui-même. »

Il loue également la manière de travailler de l’artiste. « Ça me fait penser à la Renaissance. A l’époque il y avait des tas d’assistants et un travail en rappel pour les fresques et les toiles sur le plafond. Il travaille de la même manière, mais avec les outils de notre époque, numériques notamment. »

Et Le Corbusier dans tout ça? Je leur confie qu’avant de venir, j’avais un tout petit souci avec le lieu. Contrairement à beaucoup de journalistes présents ce jour-là, je ne voue pas un culte au grand architecte. Je ne l’ai pas étudié à l’école, je l’associe plus à la bétonisation de nos paysages urbains qu’à un génie créatif et l’homme ne m’a jamais paru terriblement sympathique. Il m’a suffi de passer un peu de temps dans cette Cité Radieuse -la visite d’un appartement témoin était organisée- pour en ressentir la puissance et saisir à quel point elle devait être innovante à sa création, mais tout de même: en quoi cet architecte est-il si mythique à leurs yeux?

Felice Varini s’emballe. « Le Corbusier a développé une pensée architecturale qui n’existait pas auparavant. Ce bâtiment a exactement mon âge: je suis né en 1952, il a été livré en 1952. J’aurais dû arriver ici et me dire qu’il arrivait du passé, mais je lui trouve la jeunesse pétillante. Il n’a pas pris une ride. » Il n’est pas intimidé pour autant, mais « épaté », ça oui. « Ce toit-terrasse, c’est une pensée hors normes. » Le Corbusier artiste y prend le dessus. « Par exemple, la cheminée que vous voyez [visible sur la première photo], fait référence à Jean Arp et Alvar Aalto. »

Pour Ora Ito, qui est allé jusqu’à acquérir ce lieu historique, la fascination vient de loin, « depuis mon enfance. J’ai été élevé dans une famille d’architectes. Le Corbusier est l’une des premières personnes à m’avoir donné envie de faire ce métier. Il fait partie des gens qui ont inventé la modernité. Nous, on est nés dans la modernité. Eux, à un moment donné, alors qu’on faisait encore des toits à deux pentes, ils ont dit: on va faire des toits plats. On va la construire sur pilotis. On va avoir des fenêtres bandeaux horizontales. En plus, ce qu’il y a d’extraordinaire dans ce bâtiment, c’est qu’il y a Jean Prouvé et Charlotte Perriand qui ont travaillé dessus. Il y a donc les trois ténors de la modernité des années 1950. »

Je pousse la provoc’ jusqu’au bout: « Oui, mais tout ce béton… » Leur sang ne fait qu’un tour. « Le béton, c’est la minéralité, c’est tellement beau! », s’émerveille Ora Ito en se levant d’un bond pour me montrer une paroi. « Ce qui est très beau, ce sont les coffrages. Tous les bétons que vous voyez là on été refaits. Pour ça, je suis allé rechercher les mêmes essences de bois qu’ils avaient utilisées à l’époque, pour que l’impression du béton soit la même. »

Felice Varini abonde: « C’est un matériau extraordinaire. Les bâtiments les plus intéressants de la modernité et d’aujourd’hui sont en béton. Le béton est l’invention du XXe siècle. » Justement, en quoi reste-t-il un matériau d’aujourd’hui? « Parce qu’on a développé de nouveaux bétons, m’explique Ora Ito, passionné par le sujet. Le ductal, en particulier, est un béton fibré qu’on peut mouler, qui est léger et qui a donc des possibilités de construction remarquables. Et pour revenir à la minéralité, dans le béton, on n’est pas dans le recouvrement d’une matière par une autre. Elle se suffit à elle-même. » Moi je suis issu de ça, complète Felice Varini. En Suisse, dans ma région, le béton est très utilisé. J’ai grandi dans des immeubles d’élèves de Corbu. »

Je repense alors aux divers habitants que j’ai croisés quelques minutes plus tôt. Comme les quatre autres « unités d’habitation » inventées par Le Corbusier, le bâtiment continue de remplir sa fonction première de « ville à la verticale ». En prenant l’ascenseur, j’avais l’impression de m’immiscer dans un film de Jacques Tati. Les hommes, les femmes et les enfants aperçus étaient pourtant bien réels. J’ai même vu une maman mener son petit garçon à la pataugeoire qui jouxte le MAMO. Un futur artiste?

Exposition A ciel ouvert au MAMO, du 3 juillet au 2 octobre 2016, entrée gratuite du mardi au dimanche de 11h à 18h, Centre d’art de la Cité Radieuse, 280 Bd Michelet à Marseille. Longchamp commercialise pour l’occasion un sac Pliage en édition limitée, disponible uniquement au pop-up store du MAMO et à la boutique Longchamp de Marseille.

Par Géraldine Dormoy-Tungate / Café Mode Blog