L’Officiel Art — Entretien avec Jérome Sans au MAMO

Presse, Décembre 2012
Photos © Olivier Amsellem

En­tre­tien d’Ora Ito avec Jérôme Sans sur le toit de la Cité Radieuse à Mar­seille, Août 2012.

Jérôme Sans : Vous êtes ar­rivé comme un fli­busti­er dans le monde du de­sign, en créant dès l‘âge de 19 ans la toute pre­mière marque virtuelle, vous ap­pro­priant alors des mar­ques iconiques comme Vuit­ton, Ap­ple, Nike. Quel était votre ob­jec­tif ? Quelles étaient vos références ?

Ora Ito : Je ve­nais de me faire vir­er de l’ES­DI (Ecole supérieure de de­sign in­dus­triel). A force d’en­voy­er mon dossi­er avec mes créa­tions per­son­nelles et de ne pas avoir de re­tour, mon idée était de faire les chos­es, et non pas seule­ment de les pens­er. N’ayant pas de référence ni d’ac­cès à la pro­duc­tion, je cherchais un vec­teur d’ex­pres­sion nou­veau.

Cette époque voy­ait l’émer­gence de deux nou­velles tech­nolo­gies révo­lu­tion­naires : In­ter­net (il s’agis­sait en­core des débuts) et la 3D, qui, alors qu’elle n’était qu’un ou­til réservé à l’aéros­pa­tiale et à l’in­dus­trie au­to­mo­bile, permet­tait de voir et faire des pro­duits qu’on pen­sait réels. D’une cer­taine manière, j’ai été le pre­mi­er à dé­tourn­er la 3D de son us­age habituel pour en faire un ou­til de créa­tion artis­tique.

En util­isant l’iden­tité de mar­ques icones de ma généra­tion, comme Vuit­ton – une marque qui fait fan­tas­mer le monde en­ti­er – ou Nike, Ap­ple, Bic, Visa, et d’autres…, je me suis créé un univers pro­pre, en­tre sub­ver­sion et spon­tanéité.

J.S. : A par­tir de ces mar­ques que vous pi­ratiez, vous aviez créé d’autres ob­jets pour cha­cune d’en­tre elles. Des ob­jets qui n’ex­is­tent pas mais qui ap­parais­sent comme réels.

O.I. : Ex­acte­ment. Les in­ter­nautes puis les grands mé­dias se sont retrou­vés face à des cam­pagnes de public­ité pour des ob­jets qui n’ex­is­taient pas : le sac Vuit­ton « back­pack », le bri­quet Bic atom­ique, le « hack Mac », une nou­velle paire de bas­kets Nike…, ce qui a créé une con­fu­sion to­tale. Ma plus belle con­sécra­tion a été d’ap­pren­dre que ce sac Vuit­ton qui n’ex­is­tait pas avait fait l’ob­jet de con­tre­façon en Chine, en même temps qu’il ve­nait d’être ac­quis par le Musée des arts dé­co­rat­ifs de la ville de Paris !

J.S. : Il est éton­nant que ces mar­ques, qui sont habituelle­ment très pro­tégées, ne vous aient pas pour­suivi en jus­tice…

O.I. : Bi­en sûr, leur pre­mi­er re­flexe au­rait du être de lancer une procé­dure m’ac­cu­sant de con­tre­façon. J’ai pris des risques sans en avoir réelle­ment con­s­cience. Je n’avais pas du tout imag­iné que ces pro­duits virtuels puis­sent faire le tour du monde et ren­con­tr­er un tel écho. J’ai eu la chance au même mo­ment d’être in­vité à faire une ex­po­si­tion mono­graphique au Musée des arts dé­co­rat­ifs in­ti­t­ulée « Fu­tur­spec­tive », en 2000. Cette no­toriété sou­daine m’a d’une cer­taine manière pro­tégé. Par ailleurs, mon idée de dé­part était plutôt pos­i­tive et re­spectueuse de ces mar­ques, je vou­lais sim­ple­ment les télé­porter dans le fu­tur.

J.S. : En ef­fet, il n’y avait rien de blas­phé­ma­toire, ou né­gatif. Vous créiez là une sorte de monde idéal, utopique, comme si vous répondiez à une de­mande de clients de réalis­er des ob­jets dif­férents, comme le sac à dos Vuit­ton, qui n’ex­is­tait pas à l’époque, et qui était une très bonne idée.

O.I. : Je con­sid­ère au­jourd’hui cette étape comme ma péri­ode ini­ti­a­tique. J’ai tra­vail­lé sur ces mar­ques avec une réelle ad­mi­ra­tion pour leur his­toire, leur savoir-faire, leur légi­tim­ité. Elles font par­tie de l’in­con­s­cient col­lec­tif. J’ai d’une cer­taine manière clô­turé cette péri­ode de créa­tion virtuelle lorsque mon site In­ter­net a été ac­quis par le Fond Na­tio­n­al d’Art Con­tem­po­rain, par­mi les toutes pre­mières œu­vres numériques.

J.S. : Vous pre­niez en compte à l‘époque une di­men­sion im­por­tante du monde d’au­jourd’hui, qui s’est dévelop­pée depuis : l’in­vestisse­ment du monde des mar­ques de luxe et de street wear dans la cul­ture. Chaque marque de­vient une cul­ture, la cul­ture de­vient à son tour une marque. Pra­da de­vient une fon­da­tion, Carti­er égale­ment. Louis Vuit­ton ou­vre son musée…

O.I. : On voy­ait à l’époque naître la no­tion d’im­périal­isme des mar­ques : au­jourd’hui les mar­ques in­vestis­sent l’ar­chi­tec­ture, l’art, les hô­tels… car elles ont décelé l’im­age forte qui en dé­coule de ces univers par rap­port à d’autres sup­ports de com­mu­ni­ca­tion. A travers mes ob­jets, je ren­dais compte de la façon dont évolu­ait la so­ciété de con­som­ma­tion via ces mar­ques qui, petit à petit, pre­naient le pou­voir dans la cul­ture, dans l’im­mo­bili­er, la dé­co­ra­tion… et de­ve­naient un art de vivre au­tour duquel peut être bâtie une mul­ti­tude de chos­es, au delà du vête­ment ou de la paire de chaus­sures. Lorsque j’ai créé mes pre­miers ob­jets virtuels en 1997, Marc Ja­cobs ve­nait juste d’ar­riv­er chez Vuit­ton, Mu­raka­mi n’avait pas en­core fait ce qu’on a con­nu par la suite…

J.S. : Quel rap­port en­tretenez-vous avec les mar­ques ?

O.I. : Un ar­ti­cle me con­cer­nant, dans un mag­azine italien, m’a in­ter­pel­lé, il était écrit : « – Que fai­sait Ora Ito au­par­a­vant ? – Il pi­ra­tait les plus gran­des mar­ques du monde. – Que fait-il au­jourd’hui ? – Il tra­vaille avec les plus gran­des mar­ques du monde. ». Cette phrase m’a beau­coup fait réfléchir car, fi­nale­ment, elle ré­sume as­sez bi­en mon par­cours. Je suis sim­ple­ment à l’im­age de ma généra­tion : j’ai gran­di dans un monde où les mar­ques sont om­niprésentes, elles font au­jourd’hui par­tie in­té­grante de notre quo­ti­di­en.

J.S. : Au­jourd’hui, est-ce que votre façon de tra­vailler a conservé cette di­men­sion du « pi­ra­tage avant-coureur » ?

O.I. : Ce que je fai­sais à 17 ou 18 ans, lorsque je pi­ra­tais des mar­ques, al­lait fi­nale­ment très bi­en avec mon âge et cette péri­ode de la vie où on est punk, re­belle, en marge du sys­tème. J’au­rais pu choisir de de­venir artiste et cont­in­uer de dévelop­per cette dé­marche sub­ver­sive de pi­ra­tage.
Mais grâce à cette ex­péri­ence, j’ai pu voir les mar­ques sous un autre œil. J’aime ce qu’il y a au-delà de la marque : son savoir-faire. Celle de l’ar­ti­san qui dé­marre dans son petit ate­li­er, et qui, parce qu’il a mod­i­fié son ou­til, parvient à mieux cisel­er le bois que les autres, et de­vient le plus grand ébéniste du vil­lage. L’ar­ti­san ex­porte son savoir-faire et de­vient peu à peu une marque, mal­gré lui. J’aime cette col­lab­o­ra­tion avec les mar­ques parce qu’en tra­vail­lant pour elles, je ren­tre dans leur his­toire.
Une de mes fiertés est par ex­em­ple de voir que le fla­con que j’ai dess­iné pour « Idylle » de Guer­lain fai­sait par­tie du cof­fret des cinq par­fums cultes de la marque, aux côtés de « Shal­i­mar » et les autres grands clas­siques.
Je casse le mythe en dis­ant cela mais, en tant que de­sign­er, sans mar­ques, on ne peut rien faire. Si ce n’est de faire de « l’au­to-pro­duc­tion », ce que j’ap­pelle « l’ar­ti­sa­nat mod­erne » et qui est néces­saire car il permet d’être com­plète­ment li­bre par rap­port au marché, et d’ex­péri­men­ter sans être sec­torisé par une in­dus­trie, un prix, une dis­tri­bu­tion, une fab­ri­ca­tion…

J.S. : N’êtes-vous pas fi­nale­ment de­venu vous-même une marque ? Est ce que Ora-Ito est une marque ?

O.I. : Je suis sur­pris chaque jour de voir que Ora Ito est de fait, et mal­gré moi, déjà une marque. Ce lan­gage Ora Ito doit un peu à cha­cune des mar­ques avec lesquelles j’ai col­laboré depuis plus de 10 ans. J’ai fait mon tra­vail de de­sign­er pour cha­cune d’elle avec pas­sion, con­vic­tion et re­spect de leur pro­pre lan­gage. Je suis en­core au­jourd’hui flat­té à chaque in­vi­ta­tion d’une mai­son d’ap­pos­er ma sig­na­ture à côté de la sienne. En tant que créa­teur, on de­vient as­so­cié à ces mar­ques, qui, elles, choi­sis­sent de tra­vailler avec des de­sign­ers pour don­n­er un sup­plé­ment d’âme au pro­duit. Les de­sign­ers sont, peut-être plus que d’autres, à l’écoute de la so­ciété pour don­n­er une es­thé­tique nou­velle à des pro­duits qui cor­re­spon­dent à l’évo­lu­tion des com­porte­ments.

J.S. : Juste­ment, quelle serait la philo­so­phie Ora Ito ? Quelle est la sig­na­ture ?

O.I. : Au­jourd’hui, avec In­ter­net, nous sommes dans une époque plus am­biguë par rap­port à l’idée de sig­na­ture. On ne peut plus revendi­quer un genre. Pen­dant ces dix dernières an­nées, j’ai vrai­ment tra­vail­lé au­tour d’une es­thé­tique, qui fait main­te­nant par­tie du do­maine public, l’in­for­ma­tion est dif­fusée dans le monde en­ti­er. De ce fait, la pro­priété d’un lan­gage n’ex­iste plus. J’es­saie, d’une cer­taine manière, d’avoir un style, mais un style qui est en per­pétuelle évo­lu­tion. Chaque nou­veau matéri­au amène de nou­velles formes, de nou­velles so­lu­tions. Il faut faire évoluer son pro­pre lan­gage mais en étant tou­jours en avance, en se remet­tant con­s­tam­ment en ques­tion.

J.S. : Vous avez ini­tié l’idée de « sim­plex­ité » pour définir votre tra­vail, qui est un néol­o­gisme, un mélange en­tre les mots « sim­plic­ité » et « com­plex­ité ». Qu’en­ten­dez-vous par là ?

O.I. : La « sim­plex­ité » désigne à mes yeux le dessin de de­main. En re­gar­dant l’évo­lu­tion des ob­jets, on voit que la tech­nolo­gie est vouée à dis­paraître en tant qu’ob­jet à part en­tière. La « sim­plex­ité » est l’art de ren­dre sim­ple une chose com­plexe, no­tam­ment en faisant dis­paraître tous les su­per­flus de matière, l’ef­fort der­rière l’ob­jet. Comme agît la danseuse qui, avec des heures de tra­vail der­rière elle, rend in­vis­i­ble l’ef­fort et est fluide et légère.

J.S. : Que sig­ni­fie pour vous le de­sign ?

O.I. : Le de­sign doit amélior­er notre quo­ti­di­en, doit répon­dre aux at­tentes des nou­veaux com­porte­ments liés à l’évo­lu­tion de la so­ciété et ap­porter une poésie à l’ob­jet. Il doit aus­si met­tre l’hu­main en sym­biose avec son en­vi­ron­ne­ment. Avant même de pro­duire écologique, il faut créer écologique. Cela veut dire : dans la con­cep­tion même de l’ob­jet, dimin­uer la matière et ré­duire l’ac­cu­mu­la­tion de dif­férents matéri­aux. Nous al­lons de­voir as­sumer les dérives de l‘évo­lu­tion de la tech­nolo­gie des 20 dernières an­nées ; et revenir à des chos­es plus justes, re­cy­clables, plus fonc­tion­nelles, moins os­ten­ta­toire. La re­spons­a­bil­ité écologique, source de con­traintes én­ergé­tiques, fera naître de nou­velles es­thé­tiques liées à une pro­duc­tion plus in­té­grée à la na­ture et plus re­spons­able.

J.S. : A l‘âge de 35 ans, vous avez réal­isé une mul­ti­tude d’ob­jets, il y a un « Ora Ito world » où tout a déjà été fait, de la sou­coupe volante au bu­reau, de l’avion à l’hô­tel, etc. Alors que vous reste-t-il en­core à faire ? Qu’est ce qui fait en­core courir Ora Ito en 2012 ?

O.I. : Il me reste énor­mé­ment de chos­es à faire, no­tam­ment toute la par­tie ex­péri­men­tale de mon tra­vail. Un tiers de mon temps est dédié à des recherch­es per­son­nelles. Par ex­em­ple dans mon pro­jet mono­typ­ique, mon idée était de repren­dre les mod­èles de deux voi­tures iconiques : la DS, qui d’après moi est l’un des plus beaux ob­jets de de­sign, et la trac­tion avant, qui a con­sti­tué une vraie révo­lu­tion tech­nologique. J’ai ap­pelé cela la « mu­ta­tion géné­tique de l’ob­jet » : mélanger deux ob­jets avec des fonc­tions to­tale­ment dif­férentes, ce qui donne de nou­velles ty­polo­gies de formes. La « chaise à por­teur » est le fruit de la mu­ta­tion géné­tique d’une trac­tion avant et d’une chaise à por­teur ; la « sou­coupe volante » ré­sulte de la mu­ta­tion géné­tique d’une sou­coupe et de la DS. C’est en cherchant une nou­velle fonc­tion à l’ob­jet, même si elle est inu­tile, qu’on ar­rive à ap­préhen­der sa forme d’une façon nou­velle car le ré­sul­tat de la forme provient de la fonc­tion (« Form fol­lows func­tion »). C’est un ex­er­cice qui ou­vre de nou­veaux hori­zons. Je cherche ain­si à mix­er des ob­jets du fu­tur avec des ob­jets du passé. De la même manière, j’ai imag­iné un mix en­tre une Fer­rari et une gon­do­le de Venise : que peut bi­en don­n­er la fu­sion en­tre l’in­car­na­tion de la vitesse et un sym­bole de la Dolce Vi­ta ?

J.S. : Il y au­rait donc au sein du lab­o­ra­toire d’Ora Ito, un lab­O­raI­to ?

O.I. : Ex­acte­ment. Un lab­o­ra­toire sur des chos­es qui peu­vent paraitre com­plète­ment lou­fo­ques, mais qui sont in­téres­santes parce qu’elles t’amè­nent par ex­em­ple à faire une paire de bas­kets pour autruche… Cela im­plique d’étudi­er toute la ciné­ma­tique de l’autruche, ses ap­puis au sol. Adapter toutes les tech­nolo­gies et sys­tèmes qu’on a dévelop­pés pour l’homme sur l’autruche… Cette phase de tra­vail avec mon équipe m’amuse beau­coup et s’avère très in­téres­sante. Elle permet d’échang­er, de con­fron­ter nos idées, nos vi­sions et cela me sti­m­ule beau­coup.

J.S. : Vous tra­vaillez avec les meilleurs fab­ri­cants et pro­duc­teurs de de­sign : Capelli­ni, Roche Bobois, Artemide, Christofle, Zan­ot­ta, Frighet­to, etc. Est-ce que vous émet­tez l’idée de par­ler d’une ex­cel­lence dans le de­sign ?

O.I. : Oui. Un ob­jet est le fruit d’une ren­con­tre en­tre un de­sign­er et un savoir-faire tech­nique et par­fois an­ces­tral. Sa con­cep­tion ré­side dans l’échange en­tre l’imag­i­naire du de­sign­er et les so­lu­tions tech­niques mis­es à dis­po­si­tion par les plus grands fab­ri­cants. Les tech­niques ap­portées par leurs ser­vices de recherche et développe­ment permet­tent aux de­sign­ers d’aller en­core plus loin dans leur pro­pre créa­tion.

J.S. : Vous avez réal­isé le Cab Place du palais roy­al, le Ren­dez-Vous Toy­o­ta sur les Champs Elysées, L’hô­tel O der­rière la Place des vic­toires, la nou­velle aire de la Chaponne (Yonne) sur l’Au­toroute A6, la bou­tique Lan­cast­er rue Saint Hon­oré et bi­en­tôt les Trois quartiers Place de la Madeleine, quel est votre rap­port à l’ar­chi­tec­ture ? Est-ce du de­sign en 3 di­men­sions ?

O.I. : Tout à fait. Je mène d’ailleurs une réflexion à ce su­jet que j’aimerais représen­ter formelle­ment un jour par une ex­po­si­tion. Je pars de l‘éty­molo­gie des mots. No­tam­ment au re­gard de l’Hô­tel O, où l’ob­jet fonc­tion­nel de­vient l’ar­chi­tec­ture de la pièce : à par­tir des mots anglais be­d­room (la pièce du lit), bath­room (la pièce de la baig­noire), din­ing room… Je des­sine le lit qui de­vient toute la cham­bre, la baig­noire qui de­vient la salle de bain… Je pars de l’in­térieur pour créer l’ex­térieur.

J.S. : Vous avez ac­quis une par­tie d’un des monu­ments iconiques de l’ar­chi­tec­ture : l’an­cien gym­nase si­tué sur le toit de la cité radieuse de Le Cor­busi­er et le so­lar­i­um qui l’ac­com­pa­gne. Etait-ce un fan­tasme de pou­voir en­tr­er dans l’his­toire ou de jouer avec l’his­toire ?

O.I. : Depuis tout petit je suis pas­sion­né d’ar­chi­tec­ture, et par Le Cor­busi­er. À l’âge de 11 ans, je dévo­rais ses bouquins. Mon ar­rière grand-père était un grand ar­chi­tecte ar­gentin (Karl La­gar­feld édite d’ailleurs un ou­vrage sur son tra­vail). Il avait con­stru­it no­ta mment une grande par­tie de Buenos Aires. Il avait per­du face à Le Cor­busieur un con­cours, puis avait mis un terme à sa car­rière, de façon très no­ble, sans es­prit de re­vanche, car il avait com­pris que, face à la nou­velle généra­tion d’ar­chi­tectes, il n’avait plus sa place. J’ai ain­si vou­lu dé­cou­vrir qui était cette per­sonne qui avait détrôné mon ar­rière grand-père. J’ai dé­cou­vert un des in­ven­teurs de la « moder­nité ».

Lorsque j’ai ap­pris que le toit de la Cité Radieuse était à ven­dre, je me suis sé­paré de toute ma col­lec­tion d’art con­tem­po­rain, pour laque­lle la mai­son Pierre Bergé a eu la gen­til­lesse d’or­ganis­er une vente. Je vou­lais pass­er à un autre pro­jet, qui au­rait une di­men­sion pérenne, da­van­tage dans le par­tage. Ce lieu crée des croise­ments in­croy­ables, des temps de réflexion, de dis­cus­sion. Ici, les masques tom­bent parce qu’on est en tongs et en marcels… C’est tout ce­ci qui m’a plus dans ce pro­jet. L’idée de re­don­n­er vie à ce bâ­ti­ment est de­v­enue comme une mis­sion pour moi. Si ce bâ­ti­ment a croisé mon chemin, c’est qu’il y a une rai­son, je ne crois pas au hasard.

J.S. : Ce toit ressem­ble pour moi à une sorte de plate­forme, une piste d’at­ter­ris­sage, sur laque­lle vous pou­vez dévelop­per ou trans­former, tran­s­pos­er des gestes d’autres créa­teurs qui peu­vent venir s’y in­scrire. Il est aus­si in­scrit dans une ville qui vous tient par­ti­c­ulière­ment à coeur, Mar­seille ?

O.I. : J’ai une pas­sion pour cette ville. Ce toit est mal­gré tout un lieu à part. Ici, nous ne sommes nulle part, nous sommes dans la cité radieuse, qui est un ovni posé à Mar­seille. Ce lieu m’ap­porte une cer­taine sérénité. Il est im­prégné de valeurs im­por­tantes telles que la pa­tience, le calme mais aus­si la pré­ci­sion, la volon­té, la rigueur.

J.S. : J’ai re­mar­qué que nom­bre de vos créa­tions ou pro­jets s’ar­tic­u­lent sur la no­tion de hau­teur (la pochette d’al­bum 10 000 Hz Le­g­end de Air, la Cité radieuse, votre fort dom­i­nant l’île du Fri­oul…)

O.I. : La lévi­ta­tion, la voltige, la légèreté, dé­fi­er les lois de la grav­ité, sont des sen­sa­tions qui me plaisent beau­coup car c’est la moder­nité d’au­jourd’hui. Réalis­er des porte-à-faux dans l’air est pos­si­ble, ce rap­port de ten­sions qui s’opère est mag­ique. Cela provoque des sen­sa­tions émo­tion­nelles qui vont au delà d’une réac­tion es­thé­tique. C’est comme ça que je vois le monde.

J.S. : Quel est donc ce pro­jet cul­turel que vous allez dévelop­per sur le toit ?

O.I. : Ce lieu est une plate­forme par­faite pour faire des ex­po­si­tions. Le pro­jet de la Cité radieuse de Le Cor­busi­er était de créer une « ville ver­ti­cale » avec des com­merces, un hô­tel, des bou­tiques, tout un sys­tème com­mu­nau­taire ; ce qui était en ac­cord avec l‘époque, mais aus­si déjà très avant-gardiste, et vi­sion­naire. Ce qui m’in­téresse dans ce bâ­ti­ment, c’est de l’in­ve­stir en util­isant tous les ou­tils actuels, le tran­s­pos­er à notre époque. Com­ment Le Cor­busi­er au­rait fait évoluer ce lieu ? Au­jourd’hui, le gym­nase au som­met est de­venu ob­solète. Je souhaite le trans­former en lieu d’ex­po­si­tion, en in­vestis­sant l’ensem­ble de la ter­rasse, et ce­ci en sym­biose avec la co­pro­priété. Don­n­er un ren­dez-vous chaque an­née, qui permette de créer un dia­logue en­tre les oeu­vres et l’ar­chi­tec­ture, grâce à dif­férents artistes.

J.S. : La pre­mière in­vi­ta­tion a été don­née à Xavi­er Veil­han, qui va réalis­er un pro­jet spé­ci­fique, en lien avec son his­toire et son fonc­tion­ne­ment…

O.I. : Oui. C’est d’ailleurs une drôle de coïn­ci­dence car Xavi­er Veil­han a lui aus­si réal­isé l’une des pochettes d’al­bum de Air. Xavi­er est un artiste qui aime vrai­ment Le Cor­busi­er, qui com­prend son œu­vre. Il va tra­vailler dans la cont­i­nu­ité de son pro­jet Ar­chi­tec­tones, qui in­vestit des lieux d’ar­chi­tec­ture mythiques. L‘étape à la cité radieuse était donc évi­dente. J’aime lorsque les chos­es ne sont pas pro­gram­mées et qu’elles se font na­turelle­ment. Il créera des pièces spé­ciale­ment pour ce lieu.

J.S. : Quel est le prochain Ito ? Com­ment voyez-vous l’avenir ?

O.I. : Je me vois ex­acte­ment pareil, mais plus pré­cis, plus juste, plus in­no­vant en­core, plus sélec­tif. Avec une di­rec­tion mais tout en gar­dant cette transver­sal­ité. Je veux cont­in­uer à ex­plor­er le monde, es­say­er de com­pren­dre com­ment les chos­es fonc­tion­nent, je suis un in­sa­ti­able curieux. Je veux garder cette lib­erté et avancer à mon ry­thme.